Nous sommes à J-1 du premier tour de cette échéance électorale. Plus la campagne a avancé, moins la place a été laissée aux idées et encore moins au débat. La scène médiatique est remplie de l'éther du superficiel au risque de se prononcer sur l'impression que donne tel ou tel candidat, à la séduction qu'il dégage, à l'image qu'il renvoie de ses "adversaires". C'est pour cette raison que j'avais, dans un précédent billet, fixé quelques éléments de comparaison objectifs des programmes.

Je me suis bien décidé sur la base de la grille de lecture que je me suis fabriqué, mais deux difficultés sont apparues :

- dans les faits, quel programme, quels éléments tangibles y a t'il à comparer, mais aussi quel peut-être l'influence du futur chef de l'Etat dans ce domaine. Certes nous sommes en France et le président de la république nomme le premier ministre, donc il pèse sur le travail du gouvernement. Bien sur dans le programme même du candidat, on mesurera combien par les idées qu'il défend, les courants qu'il représente, il pèsera sur les décisions. Un libéral allègera le poids de l'Etat sur le fonctionnement économique, on peut penser qu'un candidat porté par les idéaux socialistes (pas du nom du parti), confortera l'emprise de la sphère publique sur l'économique. Il reste à ne pas surdimensionner son rôle, seule la conjonction avec une majorité à l'assemblée nationale de même parti lui donnerait les coudées franches.

- il y a les candidats de la raison et ceux du coeur. Il m'est toujours apparu déraisonnable de privilégier l'idée aux actes, et de choisir sur la base d'une sensibilité sociale plus prononcée. . Je cèdais en cela à l'évidence qu'on ne pouvait pas faire autrement qu'admettre l'évidente suprématie du pouvoir de l'économique sur le reste. L'économique, et plus précisément le libéralisme économique, guide le monde. Que ferait la France en refusant cette logique, tout autre choix est dès lors impossible.

Tout d'abord sur les évidences, elles ne valent que tant qu'on les admet. Ce qui est, dans le contexte, un peu fort. La dégradation de notre éco-système n'est pas encore une réalité pour tous, mais peu de scientifiques la conteste. Le lien entre croissance sans limite et dégradation de la qualité de l'environnement (pas la vision idylique, mais l'éco-système humain) est lui aussi établi. Les sociaux démocrates, s'ils se différencient des libéraux sur le thème de la solidarité, de l'importance de l'accomplissement de l'individu dans la société, ne remettent pas pourtant en cause le modèle économique. La seule dimension écologique n'est pas suffisante à critiquer le modèle libéral. L' approche univoque de ce modèle me rappelle mes cours de mécanique des fluides. Lorsqu'on en applique les lois dans un domaine technique, on cherche à réduire toutes les pertes de charge, pour optimiser la circulation du fluide. Le modèle libéral se comporte ainsi, dans ce domaine de l'économique Il n'a au final plus aucun sens pour l'être humain, ce n'est pas de l'empirisme, c'est maintenant mesuré.

Dans ce modèle que devient la place de l'homme, de l'individu, il est nié totalement. Mais alors pourquoi suivre ce modèle aveuglément. Les pansements, l'accompagnement social que soutiennent les sociaux libéraux ne donne pas pour autant de sens à ce modèle. La clé et la rupture tiennent certainement à l'évidence de l'absurdité de l'existence humaine. Cette absurdité est positive, c'est celle que développe Albert Camus dans le mythe de Sisyphe. Elle conduit chacun de nous de réfléchir au sens réel de sa vie, pas celui de ses ambitions, de sa réussite matérielle, de son désir d'ascension sociale. Cette réflexion qui se développe d'autant plus facilement que sa vie s'écoule, conduit à se détacher de ce qui précède, et faire moins de concession.

Lorsqu'on l'applique au choix de société, ces principes permettent de revenir sur ses idéaux avec plus de convictions, de sérier les valeurs non négociables. Il ne faut pas avoir peur d'un "plutôt le désordre que l'injustice". Ces dernières années ont privilégié l'ordre à tout prix et à tous les prix, les injustices ne sont que plus fortes : les injustices sociales en particulier. Que veut dire cette poltique de sécurité routière lorsqu'elle résoud un problème endémique à cette société libérale (pourquoi le nombre de véhicules croit, alors qu'il génère ce risque et contibue à la dégradation de l'environnement) alors que dans le même temps, aucune politique nationale ne s'est attaquée à cette écatombre qu'est le suicide et qui fait environ 11 000 morts par an (pour plus de 150 000 tentatives). Dans le second cas la réponse est plus complexe, la compréhension des raisons, les moyens à mettre en oeuvre n'ont pas le caractère rassurant des mesures mises en oeuvre par cette politique de sécurité routière.

La volonté maintient la conscience. C'est le devoir de l'homme debout d'entretenir sa conscience, par la volonté de ne pas fermer les yeux, la révolte qu"il doit entretenir contre sa condition (au sens large), tout en mesurant la limite de son action. Camus (encore lui !) écrit " Les conquérants savent que l'action est, en elle-même inutile. Il n'y a qu'une action utile, celle qui refairait l'homme et la Terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire comme si."

Demain, j'irai voté. Ce geste individuel est parfaitement dérisoire, mais je n'en ai jamais autant mesuré l'importance.